Mediouna: la décharge qui vaut de l’or







La décharge de Mediouna se positionne aujourd’hui comme la problématique environnementale la plus importante de la région de Casablanca-Settat. Jusqu’à présent, et pour des raisons diverses (logistiques et politiques surtout), une cacophonie invraisemblable se fait entendre parmi les différents acteurs et chacun se renvoie la responsabilité comme une patate chaude. 
Derrière la fumée, les enjeux apparaissent considérables. Etalée sur près de 70 hectares et vieille de plus de 30 ans, la décharge de Mediouna reçoit environ 1,2 million de tonnes de déchets par an. A l’heure actuelle, on compte 13 millions de tonnes enfouies sur le site, produisant une quantité de lixiviats («jus de décharge») dangereusement polluante pour les nappes phréatiques. Paradoxalement, cela représente 3200 tonnes quotidiennes de déchets qui constituent également une manne financière profitable pour plusieurs partis.

Un business fructueux
Hicham Benouchen, président de l’association Initiatives pour le développement et l’animation culturelle et membre fondateur du CPE (Collectif pour la Protection de l’Environnement), connaît ce dossier mieux que quiconque. Il dénonce une «mafia» des récupérateurs, autrement appelés les chiffonniers. D’après ses dires, la décharge se divise en cinq ou six zones, chacune contrôlée par une «société informelle» de récupérateurs avec à leur tête un «patron». Ce représentant associatif explique que la décharge laisse entrer, moyennant compensation monétaire, les récupérateurs qui se comptent par centaines.
A l’intérieur, chacun sa spécialité. Certains récupèrent le plastique, le carton ou le verre, d’autres brûlent certains déchets pour en extraire le cuivre ou le fer. Selon les habitants de Hlaibia, le douar mitoyen, les industriels viendraient directement négocier les matières recyclables sur la décharge et les embarquer dans leurs camions. Ainsi, la décharge abrite un micro système bien rodé. «Il y a des camions qui ne rentrent pas dans la décharge», poursuit le président de l’association A.I.D.A.C., «pour 100 DH donnés au conducteur, les récupérateurs se servent de ce dont ils ont besoin à l’extérieur».
A noter qu’un «chef» de groupe de récupérateurs gagne 10 000 DH mensuels voire plus selon les informations fournies par notre interlocuteur. «Et un travailleur de la basse échelle se fait peut-être dans les 150 ou 200 DH par jour. Comment voulez-vous après cela qu’ils acceptent un SMIG à 2000 ou 3000 DH ?», déplore Hicham Benouchen.
 

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Crédits : AIDAC

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Crédits : AIDAC

Pas de fumée sans feu
Sur le site officiel de la ville de Casablanca, on lit que la décharge de Mediouna est contrôlée selon des «mesures d’aménagement et d’exploitation mises en place afin de réduire l’impact sur l’environnement potentiel issu des effluents du stockage et dégradation des déchets».
Concrètement, quelles sont ces «mesures d’aménagement et d’exploitation»? Saïd Zniber, directeur d’exploitation chez Pizzorno (société gestionnaire de la décharge de Oum Azza de la région de Rabat-Salé-Kénitra, soit la première décharge ouverte et certifiée contrôlée au Maroc en 2007) répond pour Maroc News à cette question en énumérant les différents critères requis: «Un périmètre défini, une surface attribuée, la pesée et la traçabilité de tout ce qui entre et sort de la décharge, la présence de casiers et d’alvéoles pour l’enfouissement des déchets».
Appliquées au cas de la décharge de Mediouna, ces obligations font défaut. «Il n’y a pas de recouvrement des déchets. La surface exploitée est beaucoup trop petite pour le volume de déchets actuels, accumulés sur 45 mètres de hauteur. Les bassins de lixiviats sont saturés et contaminent la nappe phréatique. Et l’activité des récupérateurs ne permet pas une traçabilité des déchets », constate Saïd Zniber.
Sur la question du lixiviat, le directeur de Pizzorno reconnaît qu’il s’agit d’un problème national. «A Oum Azza, on a sondé 200.000 m3 de lixiviats et pour Mediouna, ils annoncent seulement 22.000 m3. Pour une décharge qui accueille 700 à 800 m3 par jour de ce liquide polluant, le résultat est douteux», exprime l’exploitant, sceptique. Et d’ajouter : «Casablanca, ça représente beaucoup d’argent. Avec les 1000 trieurs informels, le chiffre d’affaire annuel de la décharge de Mediouna avoisine sûrement les 70 à 80 MDH non contrôlés par la commune».
 
Quelles perspectives ?
Manfred Schweda, cofondateur de Generizon, une société marocaine spécialisée dans les énergies renouvelables et le traitement écologique des déchets, attire l’attention sur le traitement des déchets organiques: «Ces déchets ne devraient pas être enfouis car ils peuvent servir à produire de l’électricité». C’est ce qui se passe déjà pour les décharges d’Oujda et de Fès, pionnières au Maroc dans l’usage de centrales bioélectriques. «Les besoins en électricité de la ville de Fès sont assurés à quasiment 50% par l’énergie propre et renouvelable émanant des déchets», explique l’expert.
«A Mediouna, on pourrait brancher un moteur de 10 MW mais on ne le fait pas. Cela ferait gagner beaucoup d’énergie à la ville», regrette-t-il. D’appels d’offres en reports d’appel d’offres, le sort de cette décharge reste flou, comptant sur l’ouverture des plis prévu le 4 décembre prochain jusqu’à nouvel ordre.
Contacté par Maroc News, Abdelkader Dahmani, directeur général adjoint de SOS NDD, société gestionnaire actuelle de la décharge de Mediouna depuis le 24 juillet dernier et soumissionnaire à l’appel d’offre, nie le fait que la décharge serait non contrôlée. «Mediouna est une décharge contrôlée puisque sa gestion a été confiée à une société privée depuis plus de 10 ans (à savoir Ecomed, ndlr)», justifie l’exploitant provisoire. Les choix qui s’offrent aux responsables semblent se cristalliser autour de deux solutions : soit on déplace la décharge sur un nouveau site, et il faudra attendre encore deux ans entre la prise de décision et son application ; soit c’est un nouveau mode de gestion qu’il faut mettre en place, sur le site même, avec un système efficace et durable permettant de gérer la quantité de déchets et un processus d’intégration sociale des chiffonniers. Affaire à suivre…
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